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Dans Les hasards nécessaires, j’ai abondamment parlé des rencontres
synchronistiques qui viennent marquer et transformer
nos vies individuelles. Ces rencontres qui viennent révéler les zones d’ombre
d’une personne peuvent aussi se faire avec une tierce
personne qui vient frapper un couple ou même bouleverser une société.

Jung l’a vécu de façon toute particulière avec l’une de ses premières
patientes, Sabina Spielrein, à l’approche du mi-temps de sa vie,
alors qu’il se trouvait à la frontière de sa nouvelle carrière de
psychiatre, au tout début de la psychanalyse et, surtout, au
milieu de son mariage parfait avec Emma.
Un an après la naissance de sa première fille, Agathe Regina,
le 25 septembre 1905, Jung contacta Freud pour la première
fois, notamment pour lui parler de cette patiente. Ce fut
le début d’une rencontre hautement synchronistique au plan
personnel pour Jung, mais aussi pour la collectivité, puisqu’ils
allaient découvrir ensemble le vaste et complexe continent de
l’inconscient. La rencontre de ces deux hommes bouleversa
complètement non seulement leurs vies, mais la psychologie
moderne. Le génie de leur rencontre se fait d’ailleurs encore
sentir aujourd’hui mais une femme se trouva entre les deux hommes qui fut longtemps ignorée par la psychanalyse.
(Extrait du livre: Danser avec le chaos)

Le génie de la rencontre

Dans l’espace de nos rencontres se cachent des idées, des forces en potentiel qui seront éveillés par certaines rencontres qui ont du génie. Qu’est-ce que le génie ? Comment apparaît-il ? Chez les Grecs, il était associé à une confluence de courants naturels en un lieu et un moment donnés. Un des sens premiers du mot « génie » renvoie d’ailleurs à la beauté naturelle d’un lieu. Les différents jeux de couleur, de lumière et de formes qui entrent en parfaite correspondance, comme on en retrouve à Delphes, sont un bon exemple de génie du lieu. Tous les courants s’accordent et entrent en « correspon-danse » ou en « coïncidanse », comme dans une synchronicité. Le génie est ainsi lié à la rencontre parfaitement synchronisée entre les différents courants et la personne qui se trouve dans ce lieu ou cet état à ce « moment donné » par la vie. Le génie s’exprime aussi lorsque nous tombons amoureux. Nous avons alors le sentiment que tout conspire, que tout converge dans cette rencontre où tout semble retrouver sa place.

(Extrait de Danser avec le chaos)

Le génie n’apparait donc jamais seul, il émerge d’une confluence de courants et de rencontres.

Ainsi, du choc de la rencontre entre deux génies: Jung et Freud, La psychanalyse est née. Entre Jung et Sabina, toute l’œuvre de Jung a commencé à prendre forme. Et aussi, du feu de la rencontre entre Jung et Sabina, un texte fondamental de la psychanlayse a vu le jour: La destruction comme cause du devenir. (lien vers l’article)

La destruction comme cause du devenir

Malheureusement, et probablement parce qu’elle faisait de
l’ombre à Jung et à Freud, Sabina Spielrein n’a pas été reconnue
par la communauté scientifique de l’époque, même si son
apport à la compréhension de l’âme humaine est majeur. En
effet, elle est l’auteur d’un des textes fondamentaux de la psychanalyse,
La destruction comme cause du devenir. Elle y développe
son intuition géniale mais hautement dérangeante que
l’amour engendre aussi une pulsion de mort. C’est d’ailleurs à
elle que Freud a emprunté le concept de pulsion de mort. Ainsi, selon sa théorie, donner la vie, c’est aussi se préparer à mourir.

Au plan strictement biologique, l’amour permet de perpétuer la race, mais il nous confronte en même temps à notre propre mort. Donc, lorsque la vie apparaît, il y a nécessairement quelque chose qui meurt quelque part, une ombre qui se forme.

La naissance d’un enfant, par exemple, engendre une
angoisse inconsciente chez les parents liée à leur éventuelle disparition.
Cette angoisse doit être canalisée quelque part, et
malheureusement elle l’est souvent contre le conjoint, dans de
terribles jeux de pouvoir.

(Extrait du livre: Danser avec le chaos)

Une méthode dangereuse

Des œuvres sortent de nos rencontres comme des enfants. Mais créer, c’est aussi détruire et la psychanalyse a du développer ses règles et sa « Méthode » pour endiguer le chaos de l’inconscient.

À l’époque où Jung découvre le continent de l’inconscient, il a besoin de balises car il y aurait eu passage à l’acte avec cette femme. Or nous le savons aujourd’hui, en thérapie tout peut se dire, mais rien ne peut se faire. On peut parler de tous les désirs, mais aucunement de tous les réaliser. Pour que la thérapie puisse être efficace, elle a besoin d’un cadre. Un peu comme si cet espace était un carré de sable dans lequel les transformations peuvent se faire et être contenues. Ou encore, comme si la thérapie était un espace de jeu, il a besoin d’être délimité pour que le jeu soit possible.

Le lieu déterminé (un local neutre), le temps (une heure) et le tarif (fixé avec l’accord du patient) constituent ce qu’on appelle le cadre thérapeutique qui fait défaut dans le film chez Jung.

Les plus grandes portes de l’existence sont ouvertes par des gens qui ne les franchiront pas avec nous.

A la fin du film de Cronenberg, on voit Jung entrer dans sa Nekiya, sa descente dans l’inconscient. Freud et Sabina Spielrein ont été les ouvreurs de cette porte mais ne seront plus dans sa vie. Comme Freud le dit à Jung dans le film: « Moi j’ai ouvert des portes et c’est à des personnes comme vous de les franchir »

Jung a failli y laisser sa peau comme Nietzsche. Suite à ces deux rencontres phares de sa vie, pour faire naître son génie, il a du rencontrer sa propre folie qui a aussi failli lui coûter aussi son mariage avec sa femme Emma.

Il a su trouver la souplesse nécessaire pour plonger, jouer et bouger avec cet inconscient. Et il est donc, en ce sens, l’un des plus grands professeurs de danse avec le chaos de l’inconscient que l’on ait connu.

Un groupe de discussion sur le film est ouvert sur la page Facebook de Projections: Psychologie et Cinéma et accessible en cliquant sur ce lien